L’essentiel : la commode est un meuble jeune à l’échelle de l’histoire du mobilier. Les premières connues sont la paire livrée en 1708 par André-Charles Boulle pour la chambre de Louis XIV au Grand Trianon. Sa forme a ensuite suivi les styles, ventrue et galbée sous Louis XV, rectiligne sous Louis XVI, massive et posée sur socle sous l’Empire, sobre et produite en série sous Louis-Philippe. Pour dater une commode, la silhouette ne suffit pas : il faut ouvrir les tiroirs, lire les assemblages, les clous, le revers du placage et, s’il y en a, l’estampille. Le marbre et les bronzes, souvent d’origine, sont aussi les éléments les plus fragiles à restaurer.
Cet article complète notre guide restaurer un meuble ancien.
1708, une commode pour la chambre du roi
Pendant des siècles, on range le linge dans des coffres. Il faut se baisser, soulever le couvercle, fouiller. La commode règle le problème en superposant des tiroirs, et son nom dit tout : plus commode que le coffre. Le musée des Arts décoratifs explique qu’elle dérive à la fois du bureau et du coffre, dont elle combine les silhouettes, et qu’elle apparaît après le bureau.
Le Metropolitan Museum of Art de New York situe la première paire en 1708. André-Charles Boulle, ébéniste de Louis XIV, la réalise pour la chambre du roi au Grand Trianon : une caisse en forme de sarcophage posée comme une table, plaquée de marqueterie d’écaille et de laiton, avec des bronzes dorés en forme de sphinx ailés et de pattes de lion. Le château de Versailles, qui la conserve, la date de 1708-1709. Sous la Régence, le cabinet et le meuble à deux corps s’effacent au profit des armoires et des commodes, et la commode devient le meuble phare des intérieurs. Elle trouve sa place dans la chambre, souvent accompagnée d’encoignures assorties dans les angles.
D’une forme à l’autre, un siècle et demi de commodes

Chaque règne a retouché la commode. Le tableau ci-dessous résume les grandes lignes, à partir des collections du musée des Arts décoratifs, du Louvre et du Met. Les dates sont celles de la diffusion des styles, qui débordent souvent les règnes.
| Style | Période | Silhouette et pieds | Façade et tiroirs | Matériaux fréquents |
|---|---|---|---|---|
| Régence | v. 1715-1730 | Façade encore imposante, qui se dresse peu à peu sur des pieds moins courts | Formes cintrées, nombreuses expérimentations | Placage de palissandre ou de noyer, bronze doré, marbre de Rance |
| Louis XV | v. 1730-1760 | Plus haute, ventrue, galbée en façade et sur les côtés, pieds cambrés | Souvent deux tiroirs sans traverse visible, façade traitée comme un seul panneau décoratif | Marqueterie de bois exotiques, bronzes qui soulignent les formes, marbre brèche d’Alep |
| Louis XVI | v. 1760-1790 | Structure rectiligne, pieds courts et fuselés | Rangs de tiroirs, tiroir de ceinture sous le marbre, parfois ressaut central ou vantaux | Acajou de plus en plus présent, bronzes discrets, marbres brèche ou bleu turquin |
| Empire | v. 1804-1815 | Meuble massif et cubique, posé sur un socle plutôt que sur des pieds | Surfaces planes qui reçoivent des bronzes dorés en applique | Acajou, notamment de Cuba, bronze doré, marbre |
| Louis-Philippe | 1830-1848 | Lignes sobres, colonnettes tournées fréquentes | Bord du marbre mouluré en doucine, variantes commode-toilette et commode-secrétaire | Acajou ou palissandre, bois clair en incrustation, poirier noirci, marbre gris |
Le musée des Arts décoratifs note un joli retour en arrière : sous Louis XVI, la commode « renoue avec la silhouette qui fut la sienne à ses débuts », pieds peu élevés, rangs de tiroirs, lignes droites. Sous Louis-Philippe, le mobilier est désormais produit en série pour une large clientèle, ce qui explique le nombre de commodes de cette époque encore en circulation. Pour situer plus finement une commode galbée, notre page sur le style Louis XV détaille les critères de la rocaille, et celle sur le style Louis-Philippe ceux du mobilier bourgeois.
Ouvrir les tiroirs pour dater
La forme d’une commode a été copiée pendant tout le XIXe siècle, et sous le Second Empire, des ébénistes comme Beurdeley ou Sormani se sont même spécialisés dans la copie du XVIIIe. Pour trancher, les conservateurs regardent la fabrication. Les fiches techniques publiées par le J. Paul Getty Museum sur ses commodes rocaille montrent la méthode.
Les clous. Des clous en fil de fer à tête parfaitement ronde, fabriqués industriellement, sont devenus courants vers 1880. Sur une commode du Getty, de tels clous fixaient les fonds de tiroirs, et des trous plus anciens de même forme ont permis de conclure que les tiroirs avaient été assemblés après cette date.
Les queues d’aronde. Taillées à la main, elles sont inégales, avec des tenons souvent plus étroits que les queues, des traits de traçage et de petits dépassements de scie. Taillées à la machine, elles sont parfaitement symétriques. Au Getty, mesurer l’espacement des queues d’aronde a même révélé des côtés et des dos de tiroirs refaits.
Le revers du placage. Des stries parallèles et régulières trahissent un sciage mécanique. Selon le Getty, le traité du menuisier Roubo, au XVIIIe siècle, ne décrit que le sciage du placage à la main, et le premier brevet français de scie à placage connu, celui de Cochot, date de 1814.
L’estampille. À Paris, les statuts de 1743, enregistrés en 1751, obligent les maîtres menuisiers-ébénistes à frapper leur marque sur leurs ouvrages, complétée par le poinçon JME de la jurande. Une absence d’estampille ne prouve rien : les artisans travaillant pour le roi échappaient aux règles de la corporation, et beaucoup de commodes de province n’en ont jamais porté. Une estampille présente ne suffit pas non plus à elle seule, elle doit concorder avec tout le reste.
Marbre et bronzes, les deux fragiles
Sur une commode du XVIIIe siècle, le plateau de marbre et les bronzes dorés ne sont pas que décoratifs. Le musée des Arts décoratifs rappelle qu’ils protègent les arêtes, les pieds et le dessus des chocs. Poignées, entrées de serrure et sabots servaient d’abord à renforcer les parties saillantes, avant de se répandre sur toute la surface sous Louis XV.
Les catalogues de musées citent le marbre de Rance, la brèche d’Alep, le bleu turquin ou la brèche de Sicile. Un marbre d’origine, même fendu, vaut presque toujours mieux qu’un marbre neuf. Au Getty, un plateau de brèche d’Alep brisé a été réparé à l’aide d’agrafes de fer. Côté bronzes, le Met rappelle qu’ils étaient fondus et ciselés par la corporation des fondeurs-ciseleurs, puis dorés au mercure par les ciseleurs-doreurs. Le mercure est toxique : une reprise de dorure relève d’un spécialiste, jamais d’un kit.
Les restaurations courantes, et les erreurs à éviter
Une commode qui a servi deux siècles présente souvent les mêmes fatigues. Les tiroirs frottent parce que leurs coulisses et les traverses du bâti se sont creusées. Le placage se soulève aux angles, se fend ou manque par endroits, surtout si le meuble a connu un radiateur ou une pièce humide ; notre article sur la restauration de marqueterie explique comment un atelier reprend ces manques. Les serrures n’ont plus de clé, un bronze a disparu, un pied cambré s’est fendu à l’endroit le plus fin, la finition est terne ou blanchie.
Les erreurs qui coûtent cher sont connues. Poncer un placage, c’est risquer de le traverser. Décaper à l’eau ou à la soude une commode plaquée, c’est décoller les feuilles de bois et effacer la patine. Remplacer des bronzes d’origine par des modèles neufs ou changer un marbre fait perdre de la valeur. Sur une finition ancienne, un ébéniste reprendra souvent un vernis au tampon plutôt qu’un vernis moderne. Si vous devez tout de même utiliser un décapant sur un bâti massif, portez gants et lunettes et aérez largement.
La facture dépend du temps passé : un ébéniste demande en général entre 45 et 75 € HT de l’heure, à titre indicatif. Ce qui fait grimper la note, ce sont les manques de marqueterie à refaire pièce par pièce, les bronzes à reproduire, la reprise complète d’une finition. Un simple ajustement de tiroirs et une cire restent des interventions légères.
Une commode de famille aux tiroirs qui coincent, un placage qui se soulève, un marbre fendu ? Confiez-la à un ébéniste restaurateur : décrivez-lui le meuble et ses dégâts, photos à l’appui, pour obtenir un devis adapté.
Questions fréquentes
Quand la commode a-t-elle été inventée ?
Les premières commodes connues sont celles qu’André-Charles Boulle livre en 1708 pour la chambre de Louis XIV au Grand Trianon. Le meuble se diffuse ensuite sous la Régence, où il devient la pièce phare des intérieurs, puis tout au long du XVIIIe siècle.
Comment savoir si une commode est d’époque ou de style ?
Il faut croiser plusieurs indices : des queues d’aronde taillées à la main et irrégulières, l’absence de clous industriels à tête ronde, un placage raboté à la main sans stries de scie mécanique, une usure cohérente et, parfois, une estampille. Une commode « de style » reprend la forme d’une époque mais a été fabriquée plus tard, souvent au XIXe siècle, et seule une observation de la construction permet de trancher.
Que signifie JME sur une commode ?
Ce poinçon est celui de la jurande des menuisiers-ébénistes de Paris. Les statuts de 1743, enregistrés en 1751, imposaient aux maîtres parisiens de marquer leurs ouvrages de leur estampille, contrôlée par les jurés qui apposaient ces trois lettres. Sa présence oriente vers un meuble parisien du XVIIIe siècle, à confirmer par l’examen du reste du meuble.
Faut-il changer le marbre fendu d’une commode ancienne ?
Presque jamais. Un marbre d’origine, même réparé, fait partie de l’histoire et de la valeur du meuble, alors qu’un plateau neuf se remarque. Un restaurateur peut recoller les morceaux, consolider par l’arrière et reprendre le poli, en laissant visibles les réparations anciennes qui méritent de l’être.